L’Alliance du Sahel ou le repli sur soi
Il y a quelque temps, le Mali, le Niger et le Burkina Faso, trois pays du Sahel dont les leaders actuels ont accédé au pouvoir suite à un coup d’Etat, ont décidé de se rapprocher pour former l’Alliance du Sahel et conclure un Pacte de défense mutuelle. Le 6 mars 2024, ces mêmes Etats ont annoncé la création d’une Force militaire conjointe, non sans avoir au préalable mis fin, de façon unilatérale, aux accords de défense conclus avec la France et les Etats-Unis.
Créée il y a un peu plus d’un an (juillet 2023), cette Alliance devait permettre de contrer d'éventuelles menaces de rébellion armée ou d'agression extérieure. Or les derniers événements survenus au nord du Mali, en présence des forces russe de l’Africa Corps (ex Wagner), semblent démontrer que le Pacte de Défense du Sahel, si tant est qu’il ait réellement vu le jour, n’a pas atteint ses objectifs.
En effet, des groupuscules rebelles touaregs, alliés pour certains d’entre eux aux mouvements islamistes terroristes(1), sont parvenus, une fois encore, à mettre à mal toute une compagnie (soit environ 100 hommes) parmi lesquels 80 mercenaires russes, venus prêter main forte aux Forces armées maliennes (FAMA), auraient perdu la vie.
Le Mali, qui vient tout juste de ratifier l’Accord sur la coopération militaire et technique avec la Fédération de Russie (Décret n°2024-0430/PT-RM du 19.07.2024), semble donc dans une impasse.
Après que les soldats français puis américains ont été priés de quitter la région du Sahel et d’abandonner les bases militaires qu’ils avaient érigées pour être en mesure d’intervenir rapidement au côté des forces armées locales, et après le retrait de la MINUSMA et la fermeture de ses bases, les mercenaires russes ont été accueillis à bras ouverts par les populations.
Ils ont laissé entendre que, mieux que la France, l’Allemagne, la Suède, le Tchad, la Chine et le Rwanda réunis, et avec tous les autres pays présents dans la région, ils sauraient rétablir l’ordre, mettre fin aux combats au nord du Mali et exterminer le djihadisme.
Si le bilan de la Minusma et des opérations Serval puis Barkhane reste mitigé, il n’en demeure pas moins que l’avancée des djihadistes a été longtemps contenue. Les populations se sentaient davantage en sécurité et retrouvaient une certaine quiétude tandis que les militaires du Génie contribuaient à restaurer des routes, des ponts et des pistes d’aérodromes, installaient des systèmes d’adduction d’eau, creusaient des puits, etc.
Les hommes de l’Africa Corps, quant à eux, ne semblent pas être en mesure de stopper l’avancée des djihadistes et/ou rebelles. Ce sont pour la plupart de simples techniciens, instructeurs militaires, ou des agents de sécurité constituant la garde rapprochée des pouvoirs en place. Ce ne sont pas des militaires (tout juste des mercenaires pour la plupart), ils ne semblent pas avoir de réelle stratégie ni tactique, et surtout ils participent rarement aux combats rapprochés, comme le faisaient les Français, et n’ont pas les même sources de renseignement (ils ne maîtrisent ni le français, ni le bambara, ni l'arabe). Enfin, ils n’ont pas la connaissance (historique comme géographique) du terrain, du Sahel et encore moins de l’Adrar des Ifoghas où ont eu lieu les derniers combats.
Ainsi contrairement à ce que prétend Oumar Ba(2), il n’y a pas « une amélioration avec des gains territoriaux par les forces de défense des pays de l’AES sur les groupuscules jihadistes et sécessionnistes » ; la situation sécuritaire s’est même aggravée tandis que les djihadistes n’hésitent plus à mener des attaques de grande ampleur, en plein jour, contre des camps et campements militaires (cf. l'attaque de Kouakourou, dans la région de Mopti, ce matin même). Et nous ne pensons pas que, comme l’affirme O. Ba, « la volonté politique et stratégique ne manque pas aux dirigeants militaires des trois pays ». Ces derniers concentrent davantage leurs efforts pour leur maintien au pouvoir.
Les pays de l’Alliance du Sahel qui ne bénéficieront à l’avenir que de matériel militaire en provenance de Russie (la plupart du temps obsolète) et des pays asiatiques, pourraient regretter d’ici peu d’avoir succombé au chant des sirènes, et de s’être laissé berner par un discours démagogique, prononcé par quelques « cols blancs » (ou plutôt rouges), soit disant « anti colonialistes »(3), et qui viennent à présent s’emparer des richesses minières de l’Ouest de l’Afrique, en guise de monnaie d’échange pour service rendu ; autre forme de soft power ! Quant à se détourner de l'Ukraine, il n'est pas dit non plus que ce soit un bon plan car il ne faut pas oublier que la plupart des instructeurs de la force aérienne malienne étaient jusqu'à présent des Ukrainiens.
N’aurait-il pas mieux valu, pour ces pays du Sahel, de renégocier les accords de défense avec leurs alliés de longue date, si lesdits accords ne leur convenaient plus, plutôt que se mettre à dos toutes les nations qui s’étaient portées à leur secours, y compris les Etats membres de la CEDEAO ?
Le repli sur soi (le « safe space »), que ce soit pour un être ou pour toute une nation, n’a jamais rien apporté de bon. Cet isolationnisme inspiré, sinon voulu par la Russie, fera perdre des milliers de contrats à la région ; de nombreux emplois sont déjà perdus du fait du départ d’investisseurs étrangers, les IDE chutent constamment, les dettes s’accumulent, et les 3 pays de l’Alliance vont accuser un certain retard en termes de développement économique, contrairement à leurs voisins sénégalais et ivoiriens, pour ne citer qu’eux.
Quel gâchis !
(1) Lire à ce sujet : C. Barbet, Les rébellions touarègues au nord – Mali ; en idées reçues et réalité, l’Harmattan, 2016.
(2) Analyste de la sécurité Afrique de l’Ouest au Centre d’études stratégiques de Paris
(3) La Russie a tout de même annexé pas moins de 21 pays et essaie aujourd’hui encore d’annexer l’Ukraine ; la Chine s’est emparé du Tibet, veut annexer Taïwan et a entamé une politique génocidaire à l’égard des musulmans Ouighours.